Le 27 février 1917, Jules HEULLE, âgé de 60 ans, employé à l'usine LABLBRY de Chauny,
marié, décède au lazaret
En allemand et en russe ce mot signifie hôpital militaire ou infirmerie de campagne allemand du Camp de Sissonne.
Le 23 mars 1917, Louis ARCHERY, âgé de 59 ans, garçon de magasin à la maison
CATTEAU de Chauny, célibataire domicilié à Chauny (02), décède au lazaret allemand du
Camp de Sissonne.
Le 27 mars 1917, Séverin LECLERE, âgé de 69 ans, de profession inconnue, domicilié à
Auvillers-les-Forges (08), marié, décède au lazaret allemand du Camp de Sissonne.
Un petit retour en arrière. Le Grand Quartier Général impérial allemand crée le 3 avril
1916 les ZAB (Zivil arbeiterbataillon, bataillon de travailleurs civils) où les hommes de 14 à
60 ans sont enrôlés de force. Les hommes des ZAB sont surnommés les « Brassards
Rouges ». A Sissonne, un ZAB est crée, spécialisé dans le travail du bois
dans le parc de Fleurival où règne un certain
SACHS, terrible pour tout le monde.
A Chauny, le mercredi 18 octobre 1916 à 11 heures, la Kommandantur convoque, sans donner aucun motif ni explication, pour 15 heures, tous les hommes inscrits comme ne payant pas leur ravitaillement et non coupés par l'armée allemande. Il faut trouver 320 « volontaires » pour des destinations diverses et inconnues. La réquisition se passe dans des conditions difficiles. De nouvelles démarches sont faites le jeudi et les absents, malades ou infirmes sont appréhendés de la même manière que la veille par l'autorité allemande.
On finit donc par trouver cent quatre-vingt-treize (193), chaunois principalement âgés, qui
embarquent à la gare le jeudi pour des localités dont les noms ne sont pas encore connus, ce
qui plonge la population dans une véritable stupeur. Les réclamations n'y feront rien.
L'autorité allemande n'a même pas remis la liste des partants.
Ce sera, entre autre, le ZAB du Camp de Sissonne
Une semaine plus tard, le Maire de Chauny, M. Descambres arrive à savoir, qu'ils sont au
camp de Sissonne et peut renseigner leurs familles, sans toutefois connaître les travaux
auxquels ils sont astreints et le régime de forçats qui leur était imposé. Ils ne l'apprennent que
par les hommes eux-mêmes, quand ils ont l'autorisation de correspondre.
C'est à ce moment seulement et par ce moyen que les insinuations contenues dans les cartes font deviner les mauvais traitements qu'ils déclarent avoir à subir et les qualificatifs de mauvais sujets, sous lesquels ils sont catalogués. La Kommandantur, à laquelle le maire se plaint plusieurs fois, s'en défend toujours, l'assurant qu'ils allaient revenir sous peu de temps dans leurs foyers et qu'ils sont traités comme les autres travailleurs.
Les récriminations, contenues dans ces lettres que les hommes pouvaient faire passer par des soldats, devenant de plus en plus vives, le Maire de Chauny envoie le 15 janvier 1917 à la Kommandantur une pétition qui reste sans résultat.
En juin 1917 presque tous furent libérés et rendus à leur famille, dans des conditions particulières, l'évacuation de la population de Chauny ayant déjà eu lieu du dimanche 18 au vendredi 23 février 1917.
La complainte de Sissonne, chanson écrite par Paul JACQUOT, de Chauny, raconte non sans humour, son quotidien de prisonnier à Sissonne entre 1916 et 1917.
Il séjourne comme prisonnier civil au camp de prisonnier
(ZAB.7), de Sissonne d'octobre 1916 à juin 1917.
Les paroles permettent de mieux cerner cet épisode.
Les prisonniers de Chauny sont là par mesure de représailles,
étant « Oisifs, buveurs et paresseux », selon les allemands.
Plusieurs nationalités sont représentées au ZAB : « Belge,
Français, Anglais ou Russe ».
Les conditions de vie sont très précaires, l'eau et la nourriture
manquent : « On ajout' quand on peut le faire Rat, chien, renard et
hérisson ».
Au 1er janvier 1917, port obligatoire d'« Un grand brassard
rouge ».
Par contre, ne sont pas précisés les emplois tenus.
Paul JACQUOT ne fait aucune référence aux personnes décédées, pourtant au moins deux
personnes âgées, originaires de Chauny sont mortes au Camp. Une troisième étant des
Ardennes.
En voici les paroles à chanter sur l'air de « Où t'en vas-tu Soldat de France ».
Se chante sur l'air : Où t'en vas-tu Soldat de France (vieil air français adapté par Maurice Bouchor).
I
Où vont ces hommes sans défense
Qu'on emmène loin de Chauny ?
Le sac au dos, sans défaillance,
Les voilà partis dans la nuit !
Au bon plaisir de l'Allemagne,
Et sous la garde des soldats,
Bien loin, là-bas (bis)
Vers l'inconnu dans la campagne,
Il nous faut diriger nos pas.
II
Nous débarquons tous à Sissonne
Où l'on nous offre une saison.
Mais le logis que l'on nous donne
Nous a tout l'air d'une prison.
Un peu de paille sur la terre
Nous servira de matelas.
Pauvre grabat ! (bis)
Mais çà ne sert à rien d' s'en faire,
On dort tout d' mêm', car on est las
III
Pendant trois jours on fut tranquille,
Et nous restâmes au logis.
Mais pas moyen d'sortir en ville
Fallait rester dans le taudis.
Comme menu un peu d'bidoche
Et du jus noir à chaq' repas.
Point de tracas ! (bis)
Il ne faut pas se fier au Boche,
Profitons-en, çà n' dur'ra pas.
IV
Mais le lundi, v'là tout qui change,
çà n' pouvait pas durer ainsi.
C' n'est pas tout à fait pour qu'on mange
Qu'on nous a fait venir ici.
Il faudra travailler sans cesse
Et turbiner sans nul repos.
Tous au boulot, (bis)
Et surtout n'montrons pas d' paresse,
Ou gare à la triqu' sur le dos.
V
Nous travaillons pour le Roi d' Prusse,
Comme on dit dans notre pays.
Belge, Français, Anglais ou Russe,
Tout le monde arbeit pour le mêm' prix.
Tous les métiers il faut les faire,
Et peiner sous de lourds fardeaux.
Métiers d' chameaux ! (bis)
Ah ! qu'il est dur d'êtr' prolétaire
Sous la bott' de tels animaux.
VI
On dit qu'il faut manger pour vivre
Et non pas vivre pour manger.
Ce conseil est facile à suivre,
Force nous est de ménager
Pour augmenter son ordinaire
Chacun fricasse à sa façon.
A boull' de son, (bis)
On ajout' quand on peut le faire
Rat, chien, renard et hérisson.
VII
Nous faisons toilette sommaire
Car nous devons épargner l'eau.
Et la nuit pour nous satisfaire
Il faut aller dans un tonneau.
Les poux, les puces, la vermine
Sur nous font des sauts périlleux.
C'est merveilleux ! (bis)
Sut not' nombril quand çà chemine,
De pouvoir di' " j' somm' des pouilleux ".
VIII
Pour nous plein de sollicitude
Un chef artz
médecin vient chaque matin.
Il nous expédi' d'habitude
En nous disant d'un air malin :
" Je vois que vous êtes malades,
De vous j'aurai le plus grand soin.
Pas de tintouin ! (bis)
Du vieux camp vous f'rez la ballade,
De vos deux bras on a besoin ".
IX
Il parait que c'est not' conduite
Qui nous a valu ce malheure.
Mais nous saurons bien par la suite
Si de la Ville vient l'erreur.
Voilà ce dont on nous accuse :
Oisifs, buveurs et paresseux.
Malheur à ceux ! (bis)
Qui martyrisent sans excuse
Des gens plus honorables qu'eux.
X
On sait que le Boche est barbare
Et qu'il a l'âme d'un sergent.
Mais avant tout il est avare
Et ne recherche que l'argent.
Aussi faut-il dresser la liste
De ceux pouvant payer rançon.
De cett' façon (bis)
Le veinard de capitaliste
Pourrait rentrer à sa maison.
XI
Pour le premier jour de l'année,
Un numéro nous fut remis.
Puis à la place désignée
Un grand brassard rouge fut mis.
La honte que l'on nous inflige
Sur les bourreaux retombera.
On les aura ! (bis)
Aujourd'hui Pointu nous afflige,
Demain Poilu nous vengera.
XII
Nous sommes les fils de la France
Au passé noble et glorieux.
Comme un symbole d'espérance
Son nom rayonne jusqu'aux Cieux.
Pensons toujours à la Patrie,
Pensons toujours à nos amours.
Allons, toujours, (bis)
Y' a des moments durs dans la vie,
Mais nous reverrons les beaux jours.
EPILOGUE
Nous avons pu quitter Sissonne
Et sortir de notre prison.
Qu'à Chauny la vi' srait bonne,
On s'rait si bien dans sa maison.
Mais le barbare dans sa rage
A tout détruit sur son chemin.
Sus au coquin ! (bis)
Point de pitié pour le sauvage
Et soyons durs pour le gredin.
Sur la photo ci-dessous, les personnes attablées portent au bras gauche un brassard. Il est possible d'y voir le brassard rouge auquel Paul JACQUOT fait allusion et que tous les hommes en possibilité de travailler(14-55 ANS) doivent porter.
« Je me suis étendu, Messieurs, sur ces événements, d'abord parce qu'ils m'ont été très pénibles et ont failli me coûter la vie et aussi parce que ils ont produit un gros émoi dans notre ville. Nos collègues ont vu l'enchevêtrement des ordres dans lequel j'ai eu à me débattre, sans arriver à comprendre le but que l'on voulait atteindre ; ils ont été témoin de l'émotion qui s'était produite en moi, en constatant mon impuissance, émotion que le commandant allemand lui-même a remarquée, lorsqu'il m'a dit le soir dans son bureau, où il m'avait fait appeler. « Remettez-vous, Monsieur le Maire, nous ne voulons pas de mal à vos concitoyens. » Ces paroles m'avaient un peu rassuré, lorsque je suis revenu au milieu de la foule qui couvrait la place. Je pensais néanmoins aux journées de septembre 1914, auxquelles ressemblaient, par plus d'un côté, celles d'octobre 1916.
Celles-ci furent pour nous plus
douloureuses et plus pénibles en raison des insinuations qui nous furent rapportées comme
ayant été suggérées à nos malheureux concitoyens pour aiguiser leurs souffrances et
augmenter leur supplice. Il nous fut apporté des lettres de ces martyrs suppliant leurs femmes
de voir le Maire pour les faire sortir du bagne où ils étaient, car les officiers allemands leur
disaient que, du Maire seul, dépendait leur libération. D'autres lettres portaient textuellement
: « Les officiers allemands nous disent que nous sommes ici, parce que la mairie de Chauny
s'est débarrassée de sa racaille ». Certaines personnes, qui avaient leurs entrées à la
Kommandantur, prétendaient qu'il leur avait été montré des listes établies par la Mairie.
Ces récriminations nous touchaient vivement et nous peinaient douloureusement dans nos
aspirations les plus vives et nos sentiments les plus profonds, exprimés dans les termes
ardents des pétitions déposées par nous et dont vous venez d'entendre la lecture. Vous devez
comprendre combien nous avons souffert. Nous nous demandions comment on avait pu faire
pénétrer, dans l'esprit d'hommes jouissant d'une réputation incontestable et incontestée, la
pensée que leur honorabilité était méconnue par leurs propres compatriotes qui, bien au
contraire, affirmaient cette honorabilité solennellement et par écrit et dans un élan unanime
déclaraient s'en porter garants.
Nous constations avec tristesse la difficulté de faire prévaloir
nos affirmations quand nous démontrions que les listes fournies par la Mairie n'étaient que
des listes de service, telle, par exemple, celle des hommes enlevés, dressées après leur départ
pour tenir à jour les registres de contrôle de la Kommandantur. Il était douloureux pour nous
de voir que la chaleur avec laquelle nous plaidions la cause de nos concitoyens et réclamions
leur retour laissait encore un doute dans leur esprit prévenu, travaillé par le système
abominable employé fructueusement par nos occupants dans tout le pays envahi pour diviser
la population, semer la haine, la rancune et la discorde. »
A l'issue de la guerre, Le capitaine DELLEZAY, chargé d'enquête sur les sévices subits par la population signale qu' « Au camp de Sissonne, on a fait démolir beaucoup de baraquements par les prisonniers civils ».
M. Marc, Léandre, Auguste LENGRAND
Né le 03/02/1892 et décédé le 24/03/1975 à Chauny (Aisne - 02).
Député de l'Aisne du 08 mai 1932 au 31 mai 1936, présenta un rapport sur la proposition de loi Beauguitte tendant à
instituer une médaille des prisonniers civils, déportés et otages de la
grande guerre ainsi qu'un rapport sur la proposition de loi Lagrange ayant
pour objet de fixer le statut des anciens prisonniers civils de la guerre de 1914-1918.
Sa biographie
Sources et Autres liens :
Archives Communales de Sissonne.
Les lieux de détention.
les victimes civiles axonaises et l'oubli de l'« Histoire » par Jean-Jacques Godfroid, professeur Émérite, sociétaire de Mémoires du Chaunois. Conférence présentée le 25 mai 2007 à Chauny.
Chemins de mémoire : Les prisonnier français militaires et civils 1914-1918
L'administration municipale de la Ville de Chauny pendant le guerre 2 Août 1914 - 22 Février 1917
N° 202. EXTRAITS DU RAPPORT de M. le capitaine DELLEZAY, commandant la
gendarmerie attachée au 2e corps d'armée italien, sur les actes contraires au droit des gens
commis par les Allemands dans la commune de SISSONNE (Aisne).
Deux ans de captivité chez les allemands.
Ce document est l'exacte transcription du manuscrit écrit par Désiré Polaert.
Recherches : Jean-François MARTIN
Mise en page : PH
Source : Thérèse DORNIER
Les cartes postales du camp